Ne rien faire est une activité à part entière, et une des plus difficiles. Des chercheurs américains ont montré en 2014 que beaucoup de gens supportent mal de rester seuls avec leurs pensées pendant 6 à 15 minutes, au point de préférer une petite décharge électrique. Pourtant, les moments vides laissent l'esprit se reposer, divaguer et parfois trouver des idées. Les retrouver ne demande pas de partir en retraite : quelques plages sans objectif, protégées dans la semaine, suffisent déjà.
Une chaise vide dans un jardin
Au jardin du Luxembourg, les chaises métalliques vert olive attendent sur le sable, leurs ombres étirées par le soleil. Elles ne sont réservées à personne. On peut en tirer deux, poser les pieds sur l'une et rester là une heure. Personne ne vous demandera ce que vous faites.
Le jardin a été créé en 1612 à la demande de Marie de Médicis, pour accompagner le palais du Luxembourg. Il appartient aujourd'hui au Sénat. Depuis plus de 4 siècles, des générations d'étudiants, de retraités et de promeneurs y viennent pour lire, bavarder ou simplement regarder passer les autres. Peu de lieux parisiens assument aussi tranquillement leur vocation à l'oisiveté.
Ces chaises disent quelque chose d'une certaine idée du temps : un lieu public où l'on a le droit de s'asseoir sans consommer ni produire. Ce droit paraît évident. Il l'est de moins en moins dans une journée où chaque minute libre est aussitôt remplie par un écran, une tâche ou une notification.
Pourquoi est-ce si difficile ?
En 2014, l'équipe du psychologue Timothy Wilson a publié dans la revue Science une série de 11 études au titre explicite : Just think, « pensez, simplement ». Les participants devaient rester seuls dans une pièce, sans téléphone ni lecture, pendant 6 à 15 minutes, avec pour seule occupation leurs propres pensées. La plupart ont trouvé l'expérience désagréable. Ils préféraient nettement des activités banales, et beaucoup ont choisi de s'administrer une légère décharge électrique plutôt que de rester sans rien faire.
Cette étude a été discutée, et certains chercheurs ont souligné que les conditions du laboratoire n'ont rien d'une rêverie au soleil. Elle montre néanmoins une chose : le vide ne va pas de soi. Il demande un peu d'entraînement, surtout quand on a pris l'habitude de combler chaque attente avec son téléphone.
La culpabilité joue aussi. Ne rien faire ressemble à de la paresse, un mot chargé de reproche. Beaucoup ont intériorisé l'idée qu'une journée réussie est une journée remplie.
Un vieux débat français
La question n'est pas neuve. En 1880, Paul Lafargue publie Le Droit à la paresse, d'abord en feuilleton dans le journal L'Égalité. Il y dénonce l'« étrange folie » de l'amour du travail et imagine qu'avec les machines, des journées de 3 heures pourraient suffire. Le texte est un pamphlet politique, excessif par endroits, mais il pose une question qui revient régulièrement : à quoi sert le progrès s'il ne libère pas du temps ?
Le mot loisir porte lui-même une idée de liberté. Il vient de l'ancien français loisir, « être permis », issu du latin licere. Le loisir, au sens premier, c'est le temps dont on a la permission de disposer comme on veut.
En France, la loi de 1906 sur le repos hebdomadaire a inscrit un jour de repos par semaine pour les salariés. Le temps libre est donc aussi une conquête sociale, et pas seulement une affaire de tempérament.
La lenteur devenue mouvement
À partir des années 1980, la lenteur est devenue un programme. En 1986, l'Italien Carlo Petrini fonde ce qui deviendra Slow Food, en réaction à l'arrivée de la restauration rapide. Le manifeste international du mouvement est signé à Paris, à l'Opéra-Comique, en décembre 1989.
En 1999, des maires italiens créent Cittaslow, un réseau de villes qui s'engagent à préserver un rythme de vie plus calme. Segonzac, en Charente, a été la première commune française à y adhérer, en 2010. Le réseau réunissait près de 300 villes dans plus de 30 pays en 2021.
Ces initiatives ont leurs limites et leurs critiques, notamment quand la lenteur devient un argument de marketing. Elles ont toutefois popularisé une idée simple : aller vite n'est pas toujours un progrès. Nous prolongeons ce thème dans l'article voyager lentement.
Retrouver du temps vide, concrètement
Commencer petit. 10 minutes assis sur un banc, sans téléphone, avant de rentrer chez soi. Au début, cela paraît long. Après quelques jours, cela devient un moment attendu.
Laisser le téléphone dans une autre pièce. C'est le geste le plus efficace. Les notifications sont conçues pour capter l'attention, et la volonté seule résiste mal. Nous en parlons plus en détail dans l'article se déconnecter pour mieux vivre.
Accepter les temps morts. Une file d'attente, un trajet en train, une salle d'attente : autant d'occasions de regarder autour de soi au lieu de faire défiler un écran.
Prévoir des après-midi sans programme. Un dimanche sur deux sans rien prévu à l'avance laisse de la place à l'imprévu, à une sieste, à une promenade décidée à la dernière minute. Sur ce dernier point, voyez notre article sur la sieste, un art de vivre oublié.
Ne pas transformer le repos en performance. Mesurer ses minutes de méditation ou chercher à « optimiser » son temps libre revient à le remplir à nouveau. Le temps de ne rien faire n'a pas d'objectif, et c'est précisément ce qui le rend reposant.



