Savourer un petit plaisir, c'est lui accorder quelques secondes d'attention de plus : sentir l'odeur des premières fraises avant de les goûter, remarquer la chaleur du soleil sur une terrasse, reparler d'un bon moment le soir même. Les psychologues appellent cela le savourement, et leurs travaux montrent qu'il s'exerce dans 3 directions : avant, pendant et après. Le plaisir lui-même compte moins que la façon dont on le vit. Bonne nouvelle, cela ne coûte rien et s'apprend.
Un écrivain a donné un nom à ces instants
En 1997, Philippe Delerm publie La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules. Le recueil réunit 34 textes courts sur des sensations banales : le croissant acheté sur le trottoir, la sensation de pouvoir presque manger dehors au printemps. Le livre reçoit le prix Grandgousier la même année et fait connaître son auteur du grand public.
Son succès tient à une reconnaissance immédiate. Chaque lecteur a vécu ces moments, sans forcément les avoir remarqués. Delerm ne décrit rien d'exceptionnel. Il ralentit simplement le regard, et le plaisir apparaît.
L'expression « plaisirs minuscules » est depuis entrée dans le langage courant. Elle désigne ce que l'on pourrait appeler l'économie de la joie : beaucoup d'effet pour très peu de moyens.
Avant, pendant, après : les 3 temps du savourement
Le psychologue américain Fred Bryant a consacré une grande partie de ses recherches à ce qu'il appelle le savoring, que l'on traduit par savourement. Son questionnaire de référence, publié en 2003, distingue 3 façons de profiter d'une expérience positive.
L'anticipation, d'abord : se réjouir à l'avance d'un repas prévu samedi, d'un départ en vacances, d'un rendez-vous. Le plaisir commence bien avant l'événement.
Le moment présent, ensuite : être attentif pendant que l'on vit la chose. Goûter vraiment, regarder, écouter.
La réminiscence, enfin : se souvenir, en parler, regarder les photos. Un bon moment raconté le soir à table se vit une deuxième fois.
Les études menées avec ce questionnaire, dans plusieurs pays, associent une plus grande capacité à savourer à une meilleure satisfaction de vie. Il s'agit de corrélations, pas de preuves de cause à effet, mais la direction est cohérente d'une étude à l'autre.
Pourquoi on passe à côté
Le principal ennemi du plaisir est la distraction. En 2010, deux chercheurs de Harvard, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, ont interrogé des milliers de personnes via une application pour smartphone, à des moments aléatoires de leur journée. Résultat publié dans la revue Science : les gens pensent à autre chose que ce qu'ils font presque aussi souvent qu'à ce qu'ils font, et ces moments d'esprit vagabond les rendent en général moins heureux.
On mange en consultant son téléphone, on se promène en pensant au travail du lendemain. Le plaisir est là, mais on n'y est pas.
L'habitude joue aussi. La centième tasse de café procure moins de plaisir que la première, simplement parce que le cerveau s'habitue. D'où l'intérêt de varier, ou de rendre à certains gestes leur caractère d'exception.
Les saisons, meilleures alliées
Sur un marché de Garéoult, dans le Var, un étal croule sous les barquettes de fraises, avec des bottes d'asperges vertes à côté. Une pancarte manuscrite annonce la fraise de Carpentras. Ce genre de scène revient chaque printemps, et c'est précisément ce qui en fait un plaisir : elle ne dure que quelques semaines.
La fraise de Carpentras est une marque collective déposée depuis 1987, qui regroupe des producteurs du Comtat Venaissin, dans le Vaucluse. Les variétés les plus cultivées y sont la Cléry, la Gariguette et la Ciflorette.
Manger selon les saisons crée naturellement de l'attente, donc de l'anticipation. Les premières cerises, les premières tomates qui ont du goût, les châtaignes grillées en automne : chaque produit revient comme un rendez-vous. Nous développons cette idée dans l'article vivre au rythme des saisons.
Cinq façons de savourer davantage
Ralentir la première bouchée. Pour un plat, un fruit, un verre, les premières secondes concentrent l'essentiel du plaisir. Poser la fourchette, sentir, goûter.
Partager le moment. Dire à voix haute que c'est bon, faire goûter à quelqu'un. Bryant compte le partage avec les autres parmi les stratégies de savourement.
Garder une trace. Une photo, une note dans un carnet, un ticket conservé. Ces traces servent à la réminiscence.
Se réserver des exceptions. Un gâteau de pâtisserie le dimanche plutôt que des biscuits tous les jours. La rareté entretient le goût, et elle ménage le budget, un point que nous abordons dans l'article économiser ou se faire plaisir.
Couper l'écran pendant les moments choisis. Pas en permanence, ce serait irréaliste, mais pendant un repas ou une promenade.
Les limites de l'exercice
Savourer n'est pas un remède universel. Quand on traverse une période de deuil, de dépression ou de grande fatigue, les petits plaisirs peuvent sembler fades, et ce n'est pas un échec personnel. Il serait injuste de culpabiliser quelqu'un qui n'arrive pas à s'émerveiller devant une tasse de thé.
Il faut aussi se méfier de la version marketing du concept. Les petits plaisirs deviennent vite un prétexte à consommer : bougies, coffrets, gourmandises emballées. Or la plupart des plaisirs décrits par Delerm ne s'achètent pas. Ils demandent de l'attention, pas un panier.
Enfin, savourer ne signifie pas s'interdire les grands moments. Un voyage, une fête ou un bon restaurant ont leur place. Les petits plaisirs complètent la vie, ils ne la remplacent pas.



